Malgré près de quatre ans d’état de siège décrété par le président Félix Tshisekedi en mai 2021 pour restaurer l’autorité de l’État et neutraliser les groupes armés réfractaires au processus de paix en province de l’Ituri, la situation sécuritaire dans cette partie nord-est de la RDC demeure alarmante. La prolifération des groupes armés et les violences contre les civils continuent de semer la terreur, suscitant des appels à la levée « pure » et « simple » de cette mesure exceptionnelle, considérée par plusieurs acteurs politiques membres de l’Union sacrée à l’époque comme « la dernière cartouche » pour ramener la paix.
Actuellement, l’Ituri compte plus de neuf groupes armés négatifs, dont cinq sont apparus pendant l’état de siège, alerte la société civile locale.Ces groupes comprennent notamment la milice de la Coopérative pour le Développement du Congo (CODECO), le groupe d’autodéfense Zaïre, la milice de la Force Patriotique et Intégrationniste du Congo (FPIC), la Force de Résistance Patriotique de l’Ituri (FRPI), la milice Chini ya Tuna, Njamukula Batu, la milice CRP, une nouvelle milice dirigée par l’ancien chef rebelle Thomas Lubanga, sans oublier la milice de la Coalition Nationale pour la Libération du Congo (CNLC), dirigée par un certain colonel Innocent Kaina.
Ce groupe, nouvellement créé à Aveba en chefferie des Walendu-Bindi, serait selon plusieurs sources allié au M23. Enfin, le groupe Maï-Maï se réclamant des « Wazalendo » sème la désolation et la terreur dans le territoire de Mambasa. Selon Dieudonné Lossa, coordinateur de la société civile locale, « au lieu de voir les groupes armés disparaître, de nouveaux groupes naissent, ce qui fait vraiment peur ». Cependant, il émet le vœu de voir l’état de siège levé. Pendant ce temps, les députés provinciaux de l’Ituri, réunis le 12 avril 2025, dénoncent l’inefficacité de l’état de siège et exigent sa levée immédiate, qualifiant sa prolongation d’« anticonstitutionnelle » et déconnectée de la réalité sur le terrain.
Ils réclament également la reprise des activités parlementaires suspendues depuis 2021, ainsi qu’une loi nationale pour mettre fin à ce régime exceptionnel et organiser des élections provinciales. Ces élus menacent de lancer des actions d’envergure dans toute la province en cas d’inaction de Kinshasa.Les efforts de l’État de siège : oubliés ou hypocrisie ?
Malgré ce constat sombre, certains habitants reconnaissent le rôle du lieutenant général Johnny Luboya N’kashama, gouverneur militaire et commandant des opérations dans la région, pour avoir « maintenu une certaine cohésion sociale à Bunia ». « Si vous ignorez les efforts de l’État de siège, c’est peut-être par hypocrisie », affirme un habitant. Le gouvernement a également initié des dialogues pour inciter les groupes armés à déposer les armes, mais plusieurs continuent leurs attaques contre les populations civiles, regrette un analyste politique de Bunia sous anonymat.
« On a vu des opérations militaires lancées à Pimbo, Nyangalay, et en territoire de Djugu. Quand l’armée frappe, c’est une communauté qui se lève pour dénoncer. Les groupes armés ont signé des accords de paix, mais certains continuent à tuer. Tout ça, c’est la faute de l’État de siège ? Ici, il y a seulement un problème de volonté. C’est honteux, alors que d’autres provinces avancent, nous, on songe à créer des groupes armés… » dit-il.
Conflit en Ituri : un arbre qui cache la forêt ?Parmi les groupes armés actifs, la milice CRP de Thomas Lubanga, alliée au M23 soutenu par l’armée rwandaise, représente une menace majeure pour la paix, selon le lieutenant Jules Ngongo. La multiplication des groupes armés est vue par certains experts comme une étape vers la balkanisation de la région, alimentée par des intérêts politiques et internationaux.
Se confiant à Voice of Congo, le professeur Dady Saleh évoque un « complot international » visant à fragmenter la RDC. « Il y a eu des groupes armés depuis le début de l’état de siège. J’ai dit depuis longtemps que nous étions dans une balkanisation indirecte. Maintenant, les Occidentaux cherchent la balkanisation directe. C’est aux Congolais de prendre des mesures fortes qu’on n’a jamais prises jusque-là. La lutte congolaise a été gangrenée par des infiltrations à tous les niveaux. Pour que ça cesse, il faut adopter la philosophie KUJI TEGEMEA », conclut ce professeur.
Pour sa part, maître Achille Kapanga, avocat au barreau de Kinshasa Gombe, pointe du doigt le chômage, l’ignorance des jeunes et la complicité de certains acteurs politiques dans l’armement des milices. « La prolifération des groupes armés à l’Est de notre pays est tributaire de plusieurs causes. Il faut se demander d’où ces gens tirent leurs armes, qui les approvisionne, qui les soutient, et pourquoi ils commettent ces actes ignobles alors que le gouvernement est là.
Le gouvernement doit prendre la question du chômage au sérieux. La jeunesse de l’Ituri doit comprendre qu’elle est l’avenir. Si elle est instrumentalisée, qui sera général demain, gouverneur demain, député demain ? La jeunesse doit prendre conscience », demande maître Kapanga au téléphone de Voice of Congo
À noter qu’à près de quatre ans après l’instauration de l’état de siège en Ituri, la province reste en proie à une insécurité chronique qui fragilise gravement la vie des populations. En plus des menaces orchestrées par les groupes armés locaux, la province de l’Ituri fait également face à l’activisme des terroristes ougandais des Forces Démocratiques Alliées (ADF). Les territoires de Mambasa et d’Irumu sont les plus touchés, malgré la traque des ADF par la coalition des forces FARDC-UPDF. La prolifération des groupes armés, l’inefficacité apparente des mesures militaires et la crise humanitaire grandissante appellent à une réévaluation urgente de la stratégie sécuritaire.
Elias Lwayivweka (360 ACTU RDC & Voice of Congo)



